Transports routiers de marchandises : Pourquoi la crise du fret terrestre menace l’efficacité des ports africains
- William EBANGA
- il y a 5 jours
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Le secteur portuaire continental traverse une mutation sans précédent, tirée par des investissements massifs dans les infrastructures de quai et une croissance continue du trafic maritime. Toutefois, cette modernisation physique masque une vulnérabilité systémique située à la jonction du maritime et du terrestre. Lorsque les conteneurs franchissent les portes des terminaux, l’inefficacité, la fragmentation et la précarisation du transport routier de marchandises transforment trop souvent les gains de productivité portuaire en goulots d’étranglement logistiques. Alors que les volumes à traiter augmentent à un rythme soutenu, la crise structurelle qui frappe le transport terrestre menace directement la compétitivité globale des places portuaires africaines.
Pour mesurer l'ampleur du problème, il convient de regarder au-delà des tirants d'eau et des portiques de manutention. Les données académiques portant sur la circulation le long des grands axes d'Afrique de l'Ouest, à l'instar des travaux de recherche menés sur le corridor Abidjan-Cotonou, mettent en lumière des défaillances structurelles majeures : la prolifération des barrières non tarifaires, la lenteur des passages frontaliers et la multiplication des prélèvements illégaux. Ces frictions aux frontières et sur les routes de l'hinterland dégradent l'indice de performance logistique des pays de la sous-région, annulant les efforts financiers consentis pour accélérer le passage au niveau des quais.
À cette désorganisation géographique s'ajoute une distorsion économique interne qui asphyxie les transporteurs professionnels. Dans plusieurs pays d'Afrique centrale et de l'Ouest, le secteur assiste à une extension massive du « transport pour compte propre ». Pour se prémunir contre l'incertitude et les retards, les grands opérateurs économiques, les industriels et les marqueteurs pétroliers font le choix d'acquérir leurs propres flottes de camions. Cette internalisation, qui capte une part prépondérante du fret disponible — atteignant parfois plus de 80 % de la demande dans des segments stratégiques comme les hydrocarbures —, prive les transporteurs indépendants agréés de leur cœur d'activité.
Réduits à se disputer des volumes résiduels, ces derniers s'enfoncent dans la précarité financière, ce qui bloque le renouvellement d'un parc automobile déjà vieillissant et dégrade la qualité globale de la prestation terrestre. Le secteur pâtit en outre de pratiques d'assurances unilatérales imposées par les donneurs d'ordre sans pièces justificatives transparentes, ainsi que du non-respect récurrent de la régulation et des grilles tarifaires établies par les bureaux de gestion du fret terrestre.
Cette fragilisation des routiers a des répercussions directes sur l'exploitation portuaire. Comme le soulignent les débats sectoriels autour de la capacité d'absorption des terminaux maritimes, le gonflement du trafic conteneurisé impose un rythme d'évacuation fluide et prévisible. Lorsqu'un port accueille des navires de plus grande capacité mais expédie ses marchandises via un réseau routier désorganisé, les zones de stockage s'encombrement rapidement. Le temps de séjour des conteneurs s'allonge, les pénalités de surestaries s'accumulent pour les importateurs, et les armateurs finissent par appliquer des surcharges d'encombrement qui renchérissent le coût de la vie pour les consommateurs finaux.
Face à ce constat, les autorités portuaires ne peuvent plus traiter le transport routier comme une variable d'ajustement extérieure à leur périmètre. L'intégration de la chaîne de valeur exige une réorganisation globale du marché du fret terrestre. Cela implique de restaurer un cadre réglementaire strict limitant l'hégémonie du transport pour compte propre, d'imposer une transparence réelle dans les coûts annexes comme les assurances, et de soutenir activement la modernisation des flottes professionnelles. Sans une synergie structurée entre la gestion des quais et la régulation des corridors routiers, les ports africains risquent de voir leur rôle de catalyseurs du développement économique bridé par les faiblesses de leur propre arrière-pays.
Cet article est un extrait à paraître dans le prochain numéro d'AFRIPORT NEWS ONLINE, la revue d'analyse et de stratégie de l'Association Africaine de Développement Portuaire.



